De la Silicon Valley au Léman

Frédéric Juillard a fondé TreaTech en 2015, dont la vocation est de réinventer l’élimination des déchets liquides en développant un incinérateur respectueux de l’environnement.

Détenteur d’un Master en Life Science de l’EPFL qu’il a terminé à l’Université de Berkeley, Etats-Unis, Monsieur Juillard rentre en Suisse après avoir travaillé au sein d’un laboratoire et côtoyé de nombreux entrepreneurs de la Silicon Valley. Inspiré par l’entrepreneuriat, il rentre à Lausanne avec l’aspiration de créer un jour sa propre structure.

Les trois premières années de la start-up se déroulent à proximité du milieu académique, dans lequel M. Juillard travaille à temps partiel. Avec l’aide d’un ami, il commence également à développer des prototypes de pyrolyse – traitement de déchets de bois afin de produire des carburants liquides- au fond d’une cave louée à un proche. Il se rend vite compte du coût important de ces procédés et du besoin de passer à une vitesse supérieure afin d’intéresser de potentiels investisseurs.

M. Juillard prend conseil auprès des Professeurs Suren Erkmann (Université de Lausanne) et François Maréchal, spécialiste en optimisation de procédés énergétiques à l’EPFL. Le timing est bon, car l’équipe du Professeur Maréchal s’apprêtait à déposer un brevet concernant un réacteur sur lit fluidisé catalytique (« fluidised bed catalyst ») afin de séparer les sels des eaux usées. Le Pr Maréchal était intéressé à réutiliser certains réacteurs développés par M. Juillard en milieu supercritique, mais dans le cadre du traitement de l’eau. L’industrie faisait en effet face à un problème lié à l’extraction de certains produits inorganiques qui ruinaient le catalyseur entraînant ainsi un blocage du séparateur.

« C’est à ce moment-là que je voyais tous ces brillants chercheurs autour de moi qui avaient envie de creuser toujours plus loin » Frédéric Juillard

Intéressé par une potentielle mise sur le marché de certaines de ses recherches, Treatech s’impose alors à Monsieur Juillard comme la concrétisation de l’union de ses connaissances techniques et de sa motivation à entreprendre des réalisations concrètes.

Du garage à la lumière

S’en suit une année complète à rechercher des fonds publics et des investisseurs, sans succès. A deux doigts de laisser tomber, Frédéric Juillard fait la rencontre d’un entrepreneur accompli du Canton de Vaud qui le prend sous son aile et décide de le soutenir financièrement. Celui-ci le met également en contact avec le fond d’innovation de Philip Morris « PM Equity Partner » qui venait d’être crée et qui accepte également de soutenir Treatech sous forme d’un prêt convertible de 400’000 francs. Parallèlement, le Professeur Jérémy Luterbacher lui ouvre les portes de son laboratoire des procédés durables et catalytiques à l’EPFL et accepte ainsi d’héberger ses prototypes contre une participation à l’entreprise. Il soutient également Monsieur Juillard dans la présentation de son projet aux investisseurs. Fort de ces premiers soutiens financier, l’élan est donné pour fonder TreaTech, qui voit le jour en 2015. M. Juillard nous confiera, avec le recul, que le lancement de Treatech était relativement précoce en terme de développement technologique. Le concept aurait par exemple pu être un projet de Phd avant d’être un projet d’entreprise.

Encouragé par un entrepreneur aguerri, qui devient rapidement son mentor, Frédéric Juillard dépose plusieurs brevets avec l’EPFL, ce qui lui permet de sécuriser la propriété intellectuelle de ses technologies. La cible précise de Treatech reste à définir, car plusieurs secteurs pourraient potentiellement utiliser ses technologies, à commencer par le secteur du gaz. En plein boom, l’exploitation des gaz de schiste est extrêmement polluante car la fracturation hydraulique permettant d’extraire le gaz de la roche requiert de grandes quantités d’eau qui ressortent très polluées. Malgré la pertinence de la technologie Treatech, le gaz de schiste a mauvaise presse et les investisseurs restent frileux. Treatech s’intéresse également à la désalinisation par osmose inverse, dont les rendements médiocres pourraient être nettement améliorés grâce à sa technologie. Là encore, les investisseurs potentiels, dont PMI, semblent chercher un « business case » pertinent pour la Suisse, ce qui n’est évidemment pas le cas pour la désalinisation. Treatech se tourne donc vers le traitement des eaux usées.

« Aujourd’hui, les gens paient très cher pour se débarrasser des déchets liquides et c’est dans le domaine des boues d’épuration qu’il y a un réel challenge. C’est donc à ce moment-là qu’on s’est mis à travailler essentiellement sur les boues d’épuration. » Frédéric Juillard

En 2016, il s’associe avec le Dr. Gaël Peng, titulaire d’un doctorat en recherche énergétique (PSI/EPFL) avec spécialisation en bioénergie et en catalyse hétérogène. Impliqué dans l’optimisation du catalyseur utilisé dans le procédé TreaTech, le Dr. Peng devient CTO de l’entreprise. La startup s’associe également avec le Paul Scherrer Institute, qui travaille de longue date sur la gazéification hydrothermale sans n’avoir toutefois pu concrétiser ses recherches au sein d’un projet d’entreprise commercialement viable. Treatech arrive donc à point nommé et se voit transférer la technologie développée par le PSI, bénéficiant du soutien de l’OFEN afin de voir le jour sous la forme d’un pilote.

Pas toujours un long fleuve tranquille…

Tout au long de son parcours, Frédéric Juillard a dû faire face à de nombreux challenges.

Par exemple, TreaTech se heurte à certains lobbies, dont les ramifications se prolongent parfois jusque dans les offices fédéraux, ce qui a pénalisé la start-up pour obtenir certains financements.

Par ailleurs, la nécessaire collaboration avec le milieu académique, dont la dynamique ne suit pas toujours le même rythme d’une entreprise, n’est pas toujours aisée. L’absence de règles précises concernant la relation entre les laboratoires de l’EPFL et les start-ups, notamment, rend certains professeurs réticents à s’impliquer. Heureusement, M. Juillard aura su pousser les bonnes portes et s’associer à des professeurs ouverts à l’innovation et qui l’ont toujours soutenu. Les représentants du monde académique (pour la plupart membres de BIOSWEET) qui gravitent autour de Treatech, tiennent des rôles complémentaires, certains se cantonnant à un soutien logistique et matériel là où d’autres contribuent à l’amélioration de la technologie.

« Treatech est l’aboutissement d’une collaboration productive avec des membres du SCCER Biosweet et les professeurs de l’EPFL, et d’une combinaison de compétences ayant permis d’améliorer les différents procédés développés dans les différents laboratoires. »

La suite ?

Treatech se concentre actuellement sur une installation pilote d’une capacité de 100kg/heure qui devrait être prête cet été. Si les premières expériences s’avèrent concluantes en termes d’Engineering, le but sera de lancer un démonstrateur d’une capacité de 500-1000kg/heure le plus rapidement possible.

Malgré les difficultés rencontrées tout au long du processus de création de Treatech, Frédéric Juillard reste l’entrepreneur motivé de ses débuts et analyse avec beaucoup de pragmatisme les années écoulées. Avec l’essor des questions environnementales et climatiques, la technologie Treatech intéresse de plus en plus d’acteurs économiques, y compris parmi les grands producteurs d’énergie. La start-up est donc en pleine expansion. Avec aujourd’hui trois employés fixes suppléés des étudiants en master et un technicien au PSI qui s’occupe des campagnes de démonstration aux clients, le but est d’engager au moins trois nouveaux collaborateurs d’ici à la fin de l’année avec des profils techniques et une expérience industrielle. TreaTech devrait également changer son statut de Sàrl à SA dans un futur proche, ce qui permettrait à ses soutiens financiers des premiers jours de participer pleinement au capital de l’entreprise et d’y injecter des financements supplémentaires.

” On me demande souvent pourquoi Treatech n’a pas rencontré le succès plus rapidement, vu la pertinence de notre technologie dans lutte contre le changement climatique. Ces deux dernières années, il s’est passé beaucoup de choses, entre Greta Thunberg, les votations dans le pays, l’arrivée des jeunes et des verts, etc. Le contexte n’était pas si favorable il y’a quelques années.”

Ici, M. Frédéric Juillard (au centre) avec le Dr. Gaël Peng (à gauche) et le Pr. Frédéric Vogel (à droite)

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